Bernard Soulié-Arrighi
J’ai publié deux romans et un recueil de nouvelles et je compte bien continuer ! J’ai commencé dans la carrière par endosser la robe de bure d’un magistrat pénaliste, et je prends un immense plaisir à renaitre aujourd’hui comme un auteur. Lorsqu’on entre dans la magistrature, on choisit rarement la justice pénale par hasard. Après un parcours riche et intense de juge d’instruction, juge des enfants, procureur et président de tribunal correctionnel et presque dix années de missions d’analyse et de réflexion dans le même domaine au sein de l’Inspection générale de la justice, j’ai redécouvert ma passion pour l’écriture à l’occasion d’un voyage retour dans la culture corse et le passé de ma mère. Et parce qu’on ne devient pas non plus auteur par hasard, mes textes puisent dans cette expérience. Dans "Des lieux en nous", mon premier roman, la reconstitution du passage à l’acte criminel est déterminante. Le sujet est central, pour ceux qui s’intéressent aux conditions psychosociologiques de la criminalité. Qu’il soit individuel ou collectif, initiatique ou spontané, interactif ou réfléchi, le passage à l’acte obéit à des mécanismes psychologiques et sociologiques constants. Aujourd’hui, dans la vie quotidienne, celui-ci est à la limite de nombre de comportements ordinaires. Un mot peut suffire à faire basculer le destin. Je parle ici de l’action souterraine de la parole. Lorsqu’elle est énoncée, celle-ci donne irrémédiablement vie à des émotions diffuses, éventuellement contradictoires et intenses, prenant sens d’un coup. La maitrise du processus de verbalisation est l’un des instruments principaux de la justice pénale et d’une certaine façon peut-être, l’un de ses buts fondamentaux. Il m’a souvent été donné d’en être acteur du fait de ma parole. L’importance de la parole du juge est un signe du glissement individualiste de notre société. Ce n’est plus seulement la loi qui fait société mais son acceptation. Il faut convaincre et créer une prise de conscience individuelle et collective. Remplir cette mission requiert du magistrat la pleine compréhension de celui qu’il a en face de lui. Cette compréhension exige également la connaissance du monde de l’autre. C’est ce qui peut conduire un magistrat pénaliste à écrire ensuite des romans ! Dans l’histoire inspirée de faits réels que je raconte dans "Des lieux en nous", l’effet d’une menace mortifère adressée d’une seule parole est d’une telle puissance qu’il révèle la véritable personnalité de celui qui la reçoit et se retourne contre celui qui la prononce. La trame de cette histoire est directement issue de mon expérience de magistrat. J’écris depuis si longtemps que j’ai le sentiment d’écrire depuis toujours. Ce qui a été longtemps un outil dans l’exercice quotidien de ma profession est devenu une passion lorsque j’ai raccroché ma robe de juge. Mais j’ai dû passer de l’écriture normée des exigences de mon métier de juge aux formes plus libres de la littérature. Elles sont bien sûr différentes et en réalité tout aussi contraignantes. Dans une confrontation parfois brutale avec l’humanité irréductible des comportements humains, la justice m’a d’abord permis de me situer dans la société des hommes. Dans cette perspective, elle a été pour moi, un laboratoire d’analyse de l’âme humaine. C’est cet enrichissement personnel, que j’essaie notamment de rendre aujourd’hui dans mon travail d’auteur. J’utilise pour cela plusieurs genres littéraires faisant écho à des expériences que j’ai vécues, dans des univers très différents. Pour cette raison, j’ai commencé par un roman très personnel sur la violence, le déracinement, et la quête d’identité. "Des lieux en nous" "Des lieux en nous" est donc un voyage initiatique dans les profondeurs de l’âme humaine, et une rencontre avec la Corse. Il y a toujours, dans l’esprit humain, une relation entre les lieux, les gens et l’esprit lui-même. Des lieux que le hasard a choisis pour nous, ou que nous avons nous-même choisis, nous inspirent parfois les actes majeurs de nos existences. Ils restent profondément gravés en nous et nourrissent nos souvenirs. La narration commence avec l’idéalisation d’une île et s’achève avec l’émergence brutale d’un côté sombre de la culture insulaire. L’histoire singulière de Guido Duval-Guidici, le personnage principal, explore le mécanisme du passage à l’acte criminel, entre une lente maturation et un basculement soudain. Mais cette fois la victime a décidé de changer de camp. Le roman raconte le parcours de cet homme au travers de son époque et de la géographie de la France contemporaine, des années cinquante à nos jours, de l’Algérie à Paris, puis en Corse. Le récit est celui d’un homme seul, à la recherche de son identité, qui commet un triple crime, comme si ce chemin avait été tracé pour lui par les incantations victimaires de sa mère. Il cherche son destin dans le passé de sa famille et agit pour être entendu, parce que du fait de son éducation, sa rencontre avec le monde ne s’est pas faite. Dans le dénouement de cette quête existentielle, le lecteur est invité à cheminer vers une compréhension différente de sa propre identité. Faire triompher le bien en détruisant le mal par la violence et éliminer le crime en commettant le crime, n’est pas le moindre des paradoxes. Mais pour Guido, la réparation est à ce prix. À l’aune de mon expérience de la vie judiciaire, le roman fait le lien, entre l’irrépressible besoin d’identité et celui d’un acte absolu, auquel, en désespoir de cause, un homme peut être tenté de s’accrocher. Guido a eu plusieurs vies, mais jamais la sienne. Il décide un jour de renouer avec le passé des Guidici, pour terminer en Corse, dans son biotope, pense-t-il, comme un ghjattu-volpe. Mais lorsque Tony Rizzo l'interpelle un beau matin pour le menacer, les souffrances de sa mère et la haine ancestrale opposant les Rizzo à sa famille refont surface d’un coup. Les Rizzo n’ont pas connu la violence de la guerre, le déracinement et l’enfance meurtrie de Guido. Il leur est facile de faire les marioles. Mais l'heure des comptes est arrivée et Tony Rizzo doit goûter à son tour, la véritable odeur du sang, lorsque ce sera le sien propre qui s’écoulera lentement sur le gravier. Ainsi a-t-il, d’un mot, sans le vouloir, donné à l’existence terne et monotone de Guido Duval-Guidici, un sens inattendu. Au travers d’un récit profond et détaillé, le roman propose un regard inédit sur des événements ayant marqué l’histoire contemporaine de la Corse, le déracinement, le retour et leur lien parfois oublié avec la question de l’identité. Une perspective rarement envisagée dans les représentations de la réalité insulaire actuelle. "L’histoire prodigieuse de Colin Khazar" Je me suis détaché de ces questions avec une suite de sept nouvelles en forme de conte moderne peut-être un peu moral ou philosophique, en veillant à ne jamais me prendre trop au sérieux, avec " L’histoire prodigieuse de Colin Khazar". Colin Khazar, petit être inactuel et désuet, parcourt le chemin de son existence parallèle, entre les enseignements de son père et la crainte permanente d’être découvert. Le voyage dans lequel il nous entraine, d’une aventure à l’autre, est d’abord un voyage dans le temps commençant avec l’histoire de Magda Goebbels que lui a racontée son père, afin de lui transmettre les repères moraux d’un honnête homme. Cette nouvelle constitue la première partie, "Le passé antérieur" du recueil qui comporte six autres récits, au travers desquels sont retracés six moments d’anthologie, de l'histoire prodigieuse de Colin Khazar. Dans la deuxième partie, "Le présent décomposé", les pérégrinations du personnage se poursuivent dans le train. Trois nouvelles, "Les furieux", "La Crotte de Lapin" et "Les égoutiers", y décrivent la solitude de celui qui observe le monde avec perplexité, et les difficultés qu’il rencontre, lorsqu’il tente de communiquer avec lui. Colin Khazar est ici confronté à sa propre incompréhension des autres, et de leurs préoccupations triviales. Heureusement, à la fin, trois égoutiers altruistes sauvent sa vision pessimiste de l’humanité. Enfin, dans la troisième partie, "Le futur immédiat", comptant également trois nouvelles, "L’Intrus", "La société des escargots" et "On n’est pas sérieux", le voyage se poursuit dans un avenir proche, dans lequel le monde a basculé entre l’insignifiance et l’oubli. Là, Colin Khazar redevient un citoyen de seconde zone. Mais il consacre son temps avec bonheur dans l’observation des escargots, et finit son parcours dans le train, où il rencontre une jeune fille fugueuse, à laquelle il transmet quelques-unes de ses observations personnelles, sur la meilleure manière de conduire une vie, dans la société des hommes. "La Peuche" J’ai publié enfin un troisième ouvrage, "La Peuche", pour lequel je puise dans l’expérience professionnelle que j’ai déjà citée pour parler en substance du rôle éminemment humain du juge dans les rapports entre l’individu et la société. "Ils devaient aller becqueter chez Eugène, le resto chicos des Buttes-Chaumont, faire péter la roteuse et tout le toutim. La Jag le long de la terrasse sur le gravier, Tintin en rêvait déjà quand il était minot. Il n’avait pas encore la charrette, mais il était sûr que ça viendrait. Le commerce d’abord, un petit rade tous les deux, Ingrid et lui, c’était son plan". "La Peuche" raconte la vie d’une bande de petits voyous des Buttes-Chaumont des années soixante-dix quatre-vingts qui montent sur un coup trop gros pour eux et tombent dans les filets de la toute récente brigade anti-criminalité qui les pistait depuis belle lurette. L’histoire commence dans une Renault 16 traversant les brumes de Sologne au petit matin et se termine de la même manière dans une Volkswagen Golf, dix ans plus tard. Elle se construit autour de l’enquête et du parcours judiciaire et pénitentiaire de son personnage principal, Martin Deringer dit Tintin. Elle alterne entre des moments d’espoir et de découragement, le mariage, la réinsertion et les longues années de prison. On s’amuse un peu avec les caricatures de voyous, de magistrats et de flics, pour tenter de traiter ces sujets sérieux avec tout de même un peu d’humour et de dérision. La suite La suite est en cours et reste à venir et l’ami lecteur en attente, avec enthousiasme et curiosité.
Réalisations
Pas encore de réalisations.